Raymond Lœwy face à Norman Potter
La première chose qu’on peut remarquer au sujet des livres de ces deux designers, c’est que, bien qu’ils aient tous deux pour objectif de parler de design, ils le font chacun sur un mode qui leur correspond. Lœwy superpose cet objectif à sa biographie. Son écriture est fortement romancée, il se présente à nous sous son meilleur jour. Il donne différentes leçons sur le design, qui sont des règles bien arrêtées. Potter, lui, livre très peu d’éléments personnels de son histoire et, plutôt que d’énumérer des règles, il explore les différents aspects du design. Il est également intéressant de comparer les titres. Celui de Lœwy, La laideur se vend mal, est affirmatif et focalise le sujet sur le produit et son esthétique. Celui de Potter, Qu’est-ce qu’un designer : Objets, Lieux, Messages, est interrogatif et se focalise sur la personne du designer. Le titre aurait pu se contenter de « Qu’est-ce que le design », mais Potter décide de se centrer sur l’humain car, pour lui, il n’y a pas un design, mais des designers qui ont des activités très diverses. Par exemple, dans le cas du design produit : « Le spectre professionnel s’étendrait de la céramique d’art et du design tex- tile d’un côté, à la conception technique et à la programmation informatique de l’autre. » Il a une vision très large de ce que peut recouvrir le design.
Autre détail à relever : le livre de Lœwy contient des images là où Potter les refuse. Dans La laideur se vend mal, chaque chapitre commence pas une leçon illustrée du design, d’autres illustrations interviennent à l’intérieur des chapitres, ainsi qu’une série de photographies sur papier glacé placée au milieu du livre. De l’absence de photographies dans le livre de Potter, si celui-ci affirme que c’est un choix, il ne s’en explique jamais clairement. Néanmoins, dans le chapitre « Des lectures utiles au designer », il critique les « Beaux livres [...] grands, épais, carrés, souvent à la mode [...], regorgeant de photographies d’art » et les accuse d’être une « menace pour les étudiants en design » car ils se concentrent sur l’aspect extérieur des choses et « ne révèlent rien de ce qui serait utile de connaître (comme le contexte de conception, le coût ou encore la performance des objets qu’ils illustrent ». Les images ont un fort pouvoir d’attraction. Elles tendent à faire disparaître les descriptions qui les accompagnent. Là où une description sollicite l’imaginaire du lecteur, impliquant une participation active de sa part, la photographie est une réponse tout faite qui ferme la pensée. Entre Lœwy et Potter, il y a une sorte d’opposition iconodule, iconoclaste. Le premier abuse de photographie mises en scène de sa vie de famille ou de son travail, le deuxième s’en méfie et les utilise de façon moins gratuite.
Pourtant, ces deux designers ont également des choses en commun. Ils sont tous les deux autodidactes. Mais là où Lœwy s’est beaucoup appliqué à se fondre dans une société qu’il adulait, Potter s’est plutôt construit en opposition à elle. Lœwy est le bon élève du design. Il cherche à satisfaire et manifeste clairement un besoin de reconnaissance. Il défend avec conviction la société à laquelle il appartient et semble être aveugle de ses contradictions. Le livre de Lœwy regorge de fantasmes manichéens liés au modèle social capitaliste : le self-made man parti de rien, le père de famille qui par son travail offre a sa famille tout le confort de la vie moderne, le chef d’entreprise dans sa voiture de luxe...6 Le capitalisme chez Lœwy est comme l’air qu’on respire et qui se fait oublier. Le texte est par moment si romancé que sa lecture laisse sceptique. On a le sentiment que le livre est une mise en scène, comme celle des photos du magazine Life. L’esthétique qu’il développe a quelque chose de nietzschéen. C’est un mensonge qui rend la réalité plus douce. Il applique cette esthétique du mensonge et de la séduction au design comme à sa vie. Potter, à l’inverse, est plutôt le mauvais élève contrariant qui critique, discute, remet en cause. Il n’est dupe de rien et cherche à développer une conscience vaste du monde. Quant à un quelconque besoin de reconnaissance, il semble n’en avoir aucun7.
Lœwy et Potter sont pourtant tous deux à la recherche d’une simplicité de forme dans un esprit d’économie qui les rattache au mouvement moderne.8 Les réponses qu’ils développent sont néanmoins très différentes. Pour Lœwy, les différentes fonctions d’un objet se fondent dans une esthétique de la fluidité. Son objectif est de simplifier l’usage. Mais cela passe par un camouflage de l’intérieur dans un souci qui relève essentiellement de l’esthétique. Potter cherche lui aussi à n’utiliser que le strict nécessaire sur le plan matériel mais, chez lui, les fonctions ne fusionnent pas. Au contraire, on peut clairement distinguer chaque partie de l’objet. Bien plus, il accorde une importance particulière au fait que « chaque composant doit être visible ». Rien ne doit être caché, comme par exigence de sincérité. L’esthétique de Potter est tout en angles, là où Lœwy les arrondit. Mais ce n’est pas l’objectif premier de son travail. Potter rejette la mode. L’élégance de la librairie vient de la simplicité avec laquelle elle a été pensée. Elle reflète une clarté de la pensée qu’il décrit lui-même : « Une solution de design élégante est une solution qui satisfait toutes les exigences apparentes avec une belle économie de moyens. » Comme nous l’avons vu avec les cas de la librairie et de l’organisation de l’école, les systèmes que Potter développe dans son travail sont symboliques de sa vision d’une société idéale (c’est-à-dire une société anarchiste).
Dans le chapitre « Qu’est-ce que le bon design », il explique que « chaque élément d’un projet devrait œuvrer à le faire vivre dans son ensemble. Cela impose d’établir des distinctions et des propriétés non pas sur la base d’un privilège ou d’un statut préalable, mais sur celle d’une différenciation fonctionnelle au sein du tout. » À quoi il ajoute une citation de Karl Marx : « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins. » Dans le cas de Lœwy et sans qu’il l’ait voulu, sa méthode de travail par capotage est également symbolique de sa société idéale (c’est-à-dire la société capitaliste). Mais, ironiquement, c’est sous son vrai visage qu’elle apparaît. C’est une société qui a de beaux dehors et qui emprunte un beau langage à grand renfort de liberté d’entreprendre et de progrès... Si elle reconnaît le fruit d’un travail, elle en tait l’origine et les conditions de ce travail. Du temps de Lœwy au États-Unis comme aujourd’hui à travers le monde, le progrès et la richesse se construisent sur le travail des plus miséreux. Le jolie capot lustré du Gestetner est un peu comme la haute société américaine dont Lœwy décrit les fêtes et qu’il s’efforce de fréquenter dans sa quête d’ascension sociale. Il dissimule une machinerie crasseuse que le bas peuple fait fonctionner.
Il est intéressant d’observer que Norman Potter et Raymond Lœwy défendaient tous deux la même méthode de travail dont la première étape consiste en l’analyse minutieuse du problème à résoudre. L’objectif de cette démarche analytique que beaucoup d’autres designers partagent est de trouver la réponse parfaitement adaptée, presque le résultat mathématique, du problème. La réponse proposée aurait une valeur d’objectivité très pratique face à un client. Pourtant, bien qu’ils adoptent tous deux une seule méthode, ils en sont arrivés à développer des esthétiques très différentes. Ce qui vient déterminer cette esthétique, c’est l’objectif qui est visé au-delà du projet, la manière dont le designer se figure le monde et tend vers un idéal. C’est un ensemble de valeurs et d’idées que le designer peut porter en lui de façon très inconsciente (comme tout le monde). Ce n’est qu’au moment où il projette ces valeurs dans son travail qu’elles se transforment en un véritable engagement envers la société. Le projet devient ainsi, bien plus qu’une solution à un problème pratique, un pont jeté entre la réalité et un monde meilleur à venir.
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5. Si la présence des illustrations est clairement le fait de l’auteur, il est possible que les photos aient été ajoutées par l’éditeur.
6. Profitons-en pour remarquer que ces fantasmes concernent toujours les hommes. Mais cela n’a rien d’étonnant pour cette époque, où les femmes étaient peu concernées par le travail rémunéré et s’accomplissaient socialement par le mariage.
7. En atteste l’épisode de la carte d’identité où il refusa de se laisser faire, quitte à aller en prison.
8. Il paraît peu probable que Lœwy, qui écrit son livre en 1952, n’ait jamais entendu parler des modernistes. Il n’en dit pourtant pas un mot. Potter, en revanche, s’affirme totalement dans la continuité de ce mouvement. Rappelons qu’ils ont trente ans d’écart.
5. Si la présence des illustrations est clairement le fait de l’auteur, il est possible que les photos aient été ajoutées par l’éditeur.
6. Profitons-en pour remarquer que ces fantasmes concernent toujours les hommes. Mais cela n’a rien d’étonnant pour cette époque, où les femmes étaient peu concernées par le travail rémunéré et s’accomplissaient socialement par le mariage.
7. En atteste l’épisode de la carte d’identité où il refusa de se laisser faire, quitte à aller en prison.
8. Il paraît peu probable que Lœwy, qui écrit son livre en 1952, n’ait jamais entendu parler des modernistes. Il n’en dit pourtant pas un mot. Potter, en revanche, s’affirme totalement dans la continuité de ce mouvement. Rappelons qu’ils ont trente ans d’écart.
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Sources
GORZ André, Bâtir la civilisation du temps libéré, France, Édition Les liens qui libèrent, 2013
BEAUD Michel, Le basculement du monde : De la Terre, des hommes et du capitalisme, Paris, Éditions La découverte, 2000
Le Design, Essais sur des théories et des pratiques, sous la dir. de Brigitte Flamand, Paris : ifm/regard, 2013
LŒWY Raymond, La laideur se vend mal, Édition Gallimard, 1963, pour la traduction française (Titre original : Never leave well enough alone, 1952)
DE LA PORTE Xavier, Place de la toile – Politique du design, Paris : France Culture 14 juin 2014
MACE DE LEPINAY Victor, Une vie une œuvre - Raymond Lœwy, Paris : France Culture, 23 mars 2013
GIEDION Siegfried, La mécanisation au pouvoir, Paris : Centre Georges Pompidou/CCI, 1980 pour la traduction française
Raymond Loewy, un pionnier du design américain, Paris : Centre Georges Pompidou, 1990
POTTER Norman, Qu’est ce qu’un designer : objets, lieux, messages, Saint-Étienne : B42, 2011
POTTER, Norman, « Une petite librairie », Back Cover n°5, Saint-Étienn : B42, 2012, p. 16 -20
CALIGULA Dany, DOXA – L’altruisme, 26 septembre 2015 (site internet) https://goo.gl/3wZLez (consulté le 10.12.15)
BEAUD Michel, Le basculement du monde : De la Terre, des hommes et du capitalisme, Paris, Éditions La découverte, 2000
Le Design, Essais sur des théories et des pratiques, sous la dir. de Brigitte Flamand, Paris : ifm/regard, 2013
LŒWY Raymond, La laideur se vend mal, Édition Gallimard, 1963, pour la traduction française (Titre original : Never leave well enough alone, 1952)
DE LA PORTE Xavier, Place de la toile – Politique du design, Paris : France Culture 14 juin 2014
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GIEDION Siegfried, La mécanisation au pouvoir, Paris : Centre Georges Pompidou/CCI, 1980 pour la traduction française
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POTTER Norman, Qu’est ce qu’un designer : objets, lieux, messages, Saint-Étienne : B42, 2011
POTTER, Norman, « Une petite librairie », Back Cover n°5, Saint-Étienn : B42, 2012, p. 16 -20
CALIGULA Dany, DOXA – L’altruisme, 26 septembre 2015 (site internet) https://goo.gl/3wZLez (consulté le 10.12.15)